L’éditorial du « Monde ». On ne peut pas parler de coup de semonce ni d’avertissement, et encore moins de surprise. L’assaut lancé, lundi 7 mars, par l’organisation Etat islamique (EI) contre la petite ville tunisienne de Ben Gardane, à la frontière libyenne, était attendu. La leçon de cette tragédie n’en est pas moins claire : l’EI est aux marches orientales de l’Europe. Il n’est pas sûr que les gouvernants européens aient pris la mesure de ce danger stratégique, et encore moins qu’ils entendent mobiliser les moyens nécessaires pour l’éliminer. Pour qui a connu la « Tunisie de papa » , celle d’Habib Bourguiba, père de l’indépendance et premier président du pays, la nouvelle reste saisissante, surréaliste : une opération de guérilla à Ben Gardane, bourgade de 60 000 habitants au sud-est du pays ! Un raid qui voit un commando d’une soixantaine d’hommes « tenir » le centre-ville, aller assassiner à domicile deux responsables de la sécurité locale et, avant d’être défait, affronter l’armée des heures durant ! Les autorités ont annoncé 36 morts parmi les assaillants, 11 chez les forces de sécurité et 7 parmi les civils.
Lire aussi :    A Ben Gardane, le choc et la peur face au péril djihadiste On sait toutes les explications contextuelles. En dépit du début de construction d’un mur de sable, la frontière avec la Libye est poreuse. Les jeunes Tunisiens forment une bonne partie des combattants de l’EI, notamment au sein du commando du 7 mars qui connaissait parfaitement Ben Gardane. Les djihadistes sont aujourd’hui solidement installés en Libye, particulièrement dans la région de Syrte.

Une attaque de détournement

La Libye vit toujours dans le chaos. L’ONU a échoué à établir un gouvernement « d’union nationale », supposé se substituer aux deux gouvernements rivaux déjà existants. Pour autant, l’EI commence à ressentir la pression d’opérations de bombardement ponctuelles, appuyées au sol par des forces spéciales, menées par les Etats-Unis, avec le soutien de la France et de l’Italie, notamment. Comme à chaque fois qu’il est sur la défensive, l’EI s’efforce de mener une attaque de détournement, cette fois sur Ben Gardane. Lire aussi :    La France mène des opérations secrètes en Libye Tout cela est vrai. Restent d’autres vérités. Les services de renseignement tunisiens ont été pris de court, impuissants, alors qu’une opération de l’EI était attendue. Les Occidentaux tardent à aider les Tunisiens à boucler électroniquement cette frontière. Unique rescapée des « printemps arabes », l’expérience démocratique tunisienne se heurte à une situation économique catastrophique : inégalités croissantes, chômage massif des jeunes. Les Occidentaux n’ont pas compris que ce front-là, celui de l’assistance économique et financière à la Tunisie, était prioritaire dans la lutte contre l’EI. Lire aussi :    La Tunisie au péril de l’Etat islamique Il y a bien des fonds structurels de l’Union européenne, accordés de façon quasi mécanique à ses membres d’Europe de l’Est, qui seraient mieux employés en Tunisie – dans l’intérêt de toute l’UE. Sans doute est-il dangereux d’imaginer une opération aérienne d’ampleur contre les djihadistes en Libye dans l’état de désunion politique de ce pays. Elle ajouterait du chaos au chaos. Mais c’est une raison supplémentaire pour ériger le « front » tunisien en priorité absolue de l’UE. Où est la mobilisation exceptionnelle, publique et privée, en faveur des 11 millions de Tunisiens ? A quand un Conseil européen consacré à la Tunisie, suivi d’une conférence des investisseurs européens ? Faudra-t-il attendre d’autres Ben Gardane ? L’aveuglement des Européens face à ce qui se joue en Tunisie est pathétique, désespérant. En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/10/tunisie-l-aveuglement-des-europeens_4880169_3232.html#QPJAuhysZVkWIy5H.99